Le cinéma algérien, témoignage de l’histoire d’un pays

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HarragasDans Harragas, Merzak Allouache lève le voile sur le désespoir de la jeunesse algérienne prête à tout pour rejoindre l’Eldorado européen. Un film engagé, à l’image de ses précédents longs-métrages, mais aussi de l’ensemble de la production cinématographique d’Algérie.

La guerre comme première source d’inspiration
Le cinéma algérien naît en 1958 avec l’ouverture dans les maquis d’une école de formation au cinéma, puis prend très vite son essor après l’indépendance du pays. Dès 1962, l’Algérie compte ainsi 424 salles de cinéma pour 15 millions d’habitants. Les premières fictions nationales revisitent son histoire récente en prenant pour thèmes privilégiés le colonialisme et le mouvement de libération nationale. Une tendance aux films historiques qui se confirmera par la suite.
Dans L’Aube des damnés (1965), Ahmed Rachedi retrace la colonisation en Afrique et les luttes pour l’indépendance à travers un montage d’images d’archives. Puis il décrit les souffrances des habitants d’un village de montagne en Kabylie où s’affrontent maquisards et occupants dansL’Opium et le Bâton (1969). Mohammed Lakhdar-Hamina choisit aussi le contexte de la guerre d’Algérie pour son premier film, Le Vent des Aurès (1966), qui montre l’obstination d’une mère à retrouver son fils incarcéré par l’armée française. Il récidive en 1968 sur le registre de la comédie avec Hassan Terro, dans lequel un petit-bourgeois froussard se retrouve entraîné malgré lui dans le feu de l’action révolutionnaire. Le film La Bataille d’Algerde Gillo Pontecorvo (1966) reconstitue lui de manière réaliste et objective l’affrontement sanglant entre les parachutistes français du colonel Mathieu et les militants du Front de libération nationale (FLN) pour le contrôle du quartier de la Casbah à Alger en 1957. Censurée en France, l’œuvre reçut le Lion d’or à la Mostra de Venise de 1966, ce qui provoqua la colère de la délégation française.

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La guerre continue d’inspirer le cinéma algérien dans les années 1970 avec comme point d’orgue la Palme d’or cannoise décernée en 1975 à Mohammed Lakhdar-Hamina pourChronique des années de braise. Cette première superproduction algérienne met en scène les différents événements qui ont eu lieu de 1939 à 1954 et ont conduit à la lutte armée contre la colonisation. La douloureuse histoire du pays ne cessera d’ailleurs d’être explorée par les cinéastes algériens. Dans Les Sacrifiés(1983), Okacha Touita révèle une face moins connue de la guerre d’Algérie à travers les règlements de compte sanglants entre les militants du FLN et ceux du Mouvement national algérien (MNA) plus politique. Un nouveau regard sur cette période qui fait aussi l’objet de nombreux documentaires comme Un Rêve algérien de Jean-Pierre Lledo (2003) ou Mémoires du 8 mai 1945 de Mariem Hamidat (2007).

Le reflet des préoccupations sociales
Cependant, à partir des années 1970, la guerre ne constitue plus un sujet exclusif pour les cinéastes, qui commencent à s’intéresser également au contexte social et aux conditions de vie de leurs concitoyens.
La mise en œuvre de la réforme agraire en 1972 entraîne la réalisation cette année-là de plusieurs films sur le monde rural. Parmi eux, Le Charbonnier de Mohamed Bouamari dépeint la situation difficile de la paysannerie face à la nouvelle politique du pays, tandis que Noua d’Abdelaziz Tolbi revient sur la révolte des paysans algériens contre l’autorité du gouvernement français à l’époque de la colonisation. Merzak Allouache amorce ensuite un tournant en évoquant pour la première fois la vie ordinaire dans Omar Gatlato (1976). Cette œuvre phare du cinéma national dévoile de manière réaliste et originale les illusions de la jeunesse algérienne urbaine, passionnée par la musique chaâbi (populaire) et les films hindous, désoeuvrée, machiste et vivant dans un climat d’insécurité sociale.

D’autres films traitent du statut de la femme en Algérie. Leila et les autresde Sid Ali Mazif (1977) s’interroge sur les préjugés encore tenaces qui freinent leur émancipation en suivant le quotidien d’une lycéenne promise à un homme qu’elle ne connaît pas et d’une ouvrière méprisée par son contremaître. La même année, La Nouba des femmes du mont Chenoua d’Assia Djebar nous fait partager les souvenirs de six femmes à propos de la guerre d’indépendance et d’autres épisodes marquants de leur existence. L’émigration et le déracinement sont aussi abordés, notamment à travers Ali au pays des mirages d’Ahmed Rachedi (1979) qui dénonce le racisme et les brimades subis par les immigrés en France.

Les années 1970 apparaissent donc comme les années fastes du cinéma algérien avec la sortie de cinq films nationaux par an et une importante fréquentation des salles obscures par la population. Moins prolifiques, les années 1980 présentent toutefois quelques films de qualité sur des thèmes tout aussi variés. Brahim Tsaki s’attarde sur l’enfance dans le documentaire Les Enfants du vent  (1981), puis sur la complicité qui se nouent entre un garçon et une fille sourds-muets dans Histoire d’une rencontre (1983). Vent de sable de Mohamed Lakhdar-Hamina (1982) témoigne de la violence que la nature fait à l’homme et qu’il retourne ensuite contre la femme. Avec Les Folles Années du twist(1983), Mahmoud Zemmouri démystifie lui avec humour les récits traditionnels sur l’engagement héroïque pendant la guerre.

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Un nouveau départ
Le terrorisme des années 1990 va mettre un terme à l’essor du cinéma algérien. La plupart des cinéastes fuient le pays après une vague d’assassinats parmi les intellectuels en 1993, tandis que la production cinématographique nationale est privatisée et disparaît presque complètement. Les films de cette période reflètent évidemment la violence qui règne en Algérie. Tourné dans l’insécurité permanente, Bab el-Oued City de Merzak Allouache (1994) relate la montée de l’intégrisme religieux, le développement des petits trafics et les rêves d’exil de la jeunesse algérienne. A travers la métaphore inversée de l’arche de Noé, Mohamed Chouikh représente la folie des hommes qui s’entredéchirent pour un même territoire dans L’Arche du désert (1997).
Par ailleurs, c’est pendant cette époque incertaine que sont tournés trois films en langue berbère, une culture longtemps opprimée. Machahode Belkacem Hadjadj (1995) s’attaque à l’aveuglement qui conduit au fanatisme destructeur et rend hommage aux femmes algériennes, tout comme La Montagne de Baya d’Azzedine Meddour (1997).La Colline oubliéed’Abderrahmane Bouguermouh (1996) livre de son côté une chronique de la jeunesse kabyle au cours de la Seconde Guerre mondiale.
L’importante enveloppe budgétaire allouée au cinéma à l’occasion du Millénaire d’Alger et de « l’Année de l’Algérie en France » au début des années 2000 vont ensuite permettre à la production nationale de redémarrer. Des cinéastes algériens installés en France reviennent sur leur terre natale, à l’image de Merzak Allouache qui y tourne L’Autre monde en 2001 après sept ans d’absence. Certains revisitent la « décennie noire » qui vient de s’écouler, comme Yamina Bachir-Chouikh avec Rachida (2003), où une jeune institutrice essaie de fuir la violence des terroristes en allant se terrer dans un petit village à la campagne.

Néanmoins, ce sont surtout les conséquences désastreuses de tous ces bouleversements historiques qui influencent les réalisateurs aujourd’hui. Aliénationsde Malek Bensmaïl (2004) tente ainsi de comprendre les souffrances des Algériens en filmant la parole des malades à l’hôpital psychiatrique de Constantine. Les dernières productions nationales mettent elles davantage l’accent sur le désarroi des jeunes, poussés à l’exil par la misère et le poids des traditions, comme Bled number one de Rabah Ameur-Zaimeche (2006) ou Harragas de Merzak Allouache (24 février 2010). L’évolution de la société algérienne n’a donc pas fini d’inspirer les générations de cinéastes à venir.


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